Depuis quelques mois, Tchabi Yayi multiplie les interventions publiques et les prises de position politiques, faisant naître des spéculations quant à ses ambitions présidentielles pour 2026. Fils de Thomas Boni Yayi, ancien président de la République du Bénin (2006-2016) et actuel président du parti Les Démocrates, il incarne désormais une figure montante de l’opposition béninoise.
Cette émergence soulève néanmoins des interrogations profondes sur la nature de la démocratie béninoise et les risques d’une politique dynastique.
Une montée en puissance orchestrée

L’apparition progressive de Tchabi Yayi sur la scène politique nationale ne semble pas relever du hasard. Ses interventions médiatiques, ses critiques mesurées du régime actuel et sa présence accrue dans les cercles politiques témoignent d’une stratégie délibérément construite.
Cette démarche ne s’inscrirait-elle pas dans un contexte où son père, Thomas Boni Yayi, compte bien peser sur la présidentielle de 2026, à laquelle il ne sera pas candidat, pour ouvrir la voie à une éventuelle candidature par procuration ?
Cette stratégie de positionnement n’est pas sans rappeler les mécanismes de transmission politique observés dans d’autres démocraties africaines, où l’héritage familial tend progressivement à supplanter la méritocratie partisane. Au Bénin, pays pourtant reconnu pour ses alternances démocratiques depuis 1991, cette perspective suscite des débats passionnés sur l’évolution de la culture politique nationale.

Les fondements contestables d’une légitimité héritée
La potentielle candidature de Tchabi Yayi pose un problème fondamental de légitimité démocratique. En effet, ses qualifications politiques semblent essentiellement dériver de son patronyme plutôt que d’un parcours personnel éprouvé. Cette situation interpelle d’autant plus que le Bénin a toujours cultivé une tradition de critique acerbe envers toute forme de pouvoir clanique ou dynastique.
L’histoire politique béninoise regorge d’exemples où les tentatives de perpétuation familiale du pouvoir ont été fermement rejetées par l’électorat. La Constitution de 1990, fruit de la Conférence nationale souveraine, avait précisément pour objectif de rompre avec les pratiques autocratiques et de consacrer l’alternance démocratique comme principe cardinal de la République.
Une candidature fondée principalement sur l’héritage paternel constituerait donc une régression par rapport à ces acquis démocratiques. Elle risquerait de transformer Les Démocrates, parti qui se veut porteur de valeurs républicaines, en simple véhicule de perpétuation d’une influence familiale.
L’épreuve du feu pour les anciens compagnons de Boni Yayi
L’hypothèse d’une investiture de Tchabi Yayi par Les Démocrates ne manquerait pas de provoquer des tensions internes majeures. Les cadres historiques du parti, ces “compagnons de route” qui ont accompagné Boni Yayi dans ses années d’opposition depuis 2016, pourraient légitimement s’interroger sur leur sacrifice consenti durant cette “traversée du désert”.
Ces militants aguerris, qui ont maintenu vivante la flamme de l’opposition durant près d’une décennie, se verraient ainsi écartés au profit d’une succession quasi-monarchique. Certains d’entre eux, forts de leur expérience et de leur engagement, pourraient justifier des ambitions personnelles plus légitimes que celle du fils de l’ancien président.
Depuis 10 ans, de nombreux militants de la première heure ont suivi Boni Yayi dans sa traversée du désert, parfois au prix de leur liberté, de leur carrière ou de leur intégrité. Ces figures historiques de la lutte contre le pouvoir actuel pourraient voir d’un mauvais œil l’émergence soudaine de Tchabi Yayi, dont le parcours politique reste encore largement méconnu du grand public et surtout non éprouvé électoralement.
Pour ces militants, l’idée d’une candidature “imposée” sans consultation ni légitimité militante pourrait apparaître comme une trahison du combat collectif. Certains y verraient une confiscation du projet démocratique qu’ils ont soutenu au prix fort, remplacé par une logique de succession familiale qui heurte les principes républicains
Cette situation pourrait engendrer des défections significatives au sein du parti, compromettant ainsi l’unité de l’opposition face au parti au pouvoir. Les tensions internes risqueraient de se transformer en crise ouverte, affaiblissant considérablement les chances de victoire en 2026.
Au sein de l’opposition, la perspective d’une candidature de Tchabi Yayi pourrait créer de fortes tensions internes. Des figures comme Éric Houndété, Nourénou Atchadé, Bio Sawé, Reckya Madougou (en cas de libération ou de retour sur la scène politique), ou encore Joël Aïvo, pourraient se sentir marginalisées ou écartées d’un processus de désignation biaisé.
Par ailleurs, d’autres partis alliés ou proches idéologiquement de LD pourraient prendre leurs distances, craignant une personnalisation excessive de la lutte contre le régime actuel. Ce climat de méfiance, voire de fracture, pourrait profiter au pouvoir en place, qui y verrait une opposition affaiblie et divisée à l’approche de 2026.
L’impératif d’une alternative crédible
Pour préserver sa crédibilité démocratique, le parti Les Démocrates se trouve face à un choix crucial. Plutôt que de céder à la facilité de la succession héritée, il pourrait privilégier l’émergence de figures nouvelles, issues de la société civile ou forgées dans les rangs du parti par leur mérite personnel.
Cette approche permettrait de renouveler le personnel politique béninois tout en respectant les principes démocratiques fondamentaux. Elle offrirait également l’opportunité de présenter aux électeurs un projet politique innovant, détaché des querelles personnelles et des logiques familiales.
L’opposition béninoise disposerait ainsi d’arguments plus convaincants pour être très à l’aise dans les critiques qu’elle ne cesse de faire au régime actuel, tout en incarnant elle-même les valeurs démocratiques qu’elle prétend défendre.
L’éventuelle candidature de Tchabi Yayi cristallise les contradictions de la démocratie béninoise contemporaine. Elle révèle la persistance de réflexes traditionnels dans un système politique qui aspire à la modernité démocratique.
S’il ambitionne véritablement de briguer la magistrature suprême, il devra très vite clarifier ses intentions, son projet, son positionnement idéologique, et surtout son indépendance politique par rapport à son père. Il lui faudra convaincre sur le fond, gagner en légitimité politique par le terrain, et surtout éviter de donner l’image d’un “fils à papa” parachuté au sommet par un ancien président nostalgique de son influence passée.
Le Bénin se trouve à la croisée des chemins : soit il accepte cette logique successorale au risque de voir sa démocratie se transformer en oligarchie familiale, soit il réaffirme ses valeurs républicaines en privilégiant le mérite sur l’héritage.
L’issue de ce débat déterminera non seulement l’avenir des Démocrates, mais également la qualité de la démocratie béninoise dans les années à venir. Car au-delà des enjeux partisans, c’est bien la conception même de la légitimité politique qui se trouve questionnée.
Akuèmaho G.













